Publié le 3 Février 2014

Article écrit par Magali Chambenoit

De l’Aïkido pour tous… ?

Magali est une Aïkidoka très appréciée et très active. Depuis plusieurs années, elle déploie d'importants efforts à l'ouverture des Tatami aux personnes handicapées, notamment au sein de l'Association Aïkido Handi-Valide et Disciplines Associées (AAHVDA) récemment créée.

Magali nous propose dans cet article ses réflexions concernant les limites de l'accès à l'Aïkido aux personnes handicapées.

Étant moi-même « handicapée » et titulaire d'un grade de deuxième dan délivré par l’Aïkikaï de Tokyo, j'œuvre depuis plusieurs années pour l’ouverture des Tatami aux personnes handicapées.

J'ai récemment participé à un congrès en Turquie où j’étais invitée à présenter l’Aïkido comme pratique ouverte à tous. Initialement, on m’avait demandé de présenter l’Aïkido Handi-Valide, celui que je prône et, sur place, j’ai en effet pu montrer ce qu’il m’était possible de réaliser en fauteuil roulant, en quoi consistait la LSA® (Langue des Signes Aïkido) et aborder une réflexion sur l’enseignement à un public mixte, « handi-valide ».

Dès que je me suis trouvée sur le Tatami, pour diriger un cours d’initiation auprès d’un public de personnes handicapées - des visiteurs de ce congrès présentant toutes sortes de profils, dont des handicaps très lourds - j’ai réalisé qu’il y avait ici un malentendu dans l'interprétation d'une pratique de l’Aïkido par et pour les personnes handicapées.

Si tout le monde peut virtuellement pratiquer l’Aïkido, certains éclaircissements doivent toutefois être apportés pour minimiser les malentendus.

Ceci dit, je pense malgré tout que l’Aïkido peut être bénéfique à tout le monde.

Comment définir la pratique de l’Aïkido ?

Commençons par définir ce qu’est la pratique de l’Aïkido en France. Pour beaucoup, il suffit d’être inscrit dans un club et de pratiquer plus ou moins régulièrement pour se déclarer pratiquant d’Aïkido. Ici, un simple certificat médical et une somme modeste pour régler sa cotisation suffisent à devenir pratiquant d’Aïkido. Une opération qui devrait être à la portée du plus grand nombre.

Personnellement, je ne pense pas qu'assister à un cours consiste en fait à pratiquer l’Aïkido. Ce qui, pour moi, définit la pratique, c’est l’esprit dans lequel on l’exerce. Si l’on se contente de reproduire des mouvements sans leur donner un sens, on ne peut pas parler de pratique. Certes on se fait du bien, car l’Aïkido est aussi une activité physique bienfaitrice.

À mon sens, pratiquer l’Aïkido requiert la recherche d'une certaine efficacité des techniques travaillées. Qui plus est, tout ne réside pas uniquement dans les formes techniques que l’on cherche à réaliser. Le pratiquant doit s'attacher à rechercher ce qui constitue l’essence même de l’Aïkido, c'est-à-dire les principes fondamentaux de non-opposition et d’intégrité, par exemple. Je pense que l'on devient un véritable pratiquant d’Aïkido lorsque l’on est capable de gérer des attaques réelles codifiées par les techniques décrites par l’Aïkido, en en respectant les principes fondamentaux.

De nombreux pratiquants ou aspirants à la pratique de d'Aikido ne répondent pas à cette définition, me semble-t-il.

Je ne pense pas, en effet, que cela soit possible pour tous, même si l’Aïkido se revendique comme un art martial ouvert à tous, des plus jeunes aux plus âgés.

Pour les personnes en situation de handicap, la problématique est d'emblée la même : l’Aïkido peut être une activité physique possible et bénéfique. Mais nous ne pouvons pas prétendre le pratiquer.

La question est de savoir s'il est possible de pratiquer l'Aikido en fauteuil roulant ? Pour ma part, je n'ai pas de réponse définitive. Pendant la démonstration que j’ai faite en Turquie, le travail que j'effectuais avec le Uke qui m'attaquait m’a rappelé une observation que l’on m’avait faite quand je travaillais debout : « ça en a la couleur, la saveur, mais je doute que ça en soit ». Ce doute vient du fait que mon handicap provient d’une grande fragilité tissulaire et qu’il serait un peu suicidaire de me tester sur de vrais attaques…

De l’Aïkido pour tous… ?

Est-ce que l’Aïkido s’adresse à tout le monde ?

Il ne me semble pas que O-Sensei n'ait jamais pensé qu'un jour des personnes handicapées puissent revendiquer l'accès à son art. Néanmoins, le fait est là. Que peut-on en conclure ?

Je possède quelques années d’expérience dans la pratique handi-valide qui incluent un travail de recherche sur le fauteuil roulant et un travail avec des pratiquants handis et valides, et cette expérience m'a permis d'apprécier les bénéfices de l’Aïkido. En tant qu’activité physique, il est certain que l’Aïkido, par sa faculté d'adaptation permet d’améliorer de façon significative l’autonomie ou le bien-être pour ceux qui ne se cantonnent pas aux pratiques « handisport » (basket fauteuil, ping-pong, sarbacane… et éventuellement Judo).

À partir de quel moment, l’accueil de la personne handicapée sort du contexte de l’intégration dans un cours magistral?

Si l’Aïkido peut être bénéfique à des personnes portant un handicap, même lourd, il faut être conscient que leur accueil dans un cours traditionnel magistral n’est pas toujours inconditionnellement possible. Si une personne handicapée ne requiert pas une attention particulière pendant tout le cours, c'est-à-dire l'attention exclusive d'une autre personne, on peut imaginer qu’elle puisse être intégrée dans ce cours. Sans entrer dans le détail, il faut aussi rappeler que des connaissances spéciales sont nécessaires à l’encadrement de ces personnes ; si la prise en charge de certains ne requiert qu'un peu de bon sens, les conditions sont très différentes avec les personnes polyhandicapées.

Il est important d'avoir conscience de ces différences et du fait que le monde du handicap est très diversifié qui, dans le meilleur des cas, ne permet l'accès à un cours d'Aikido donné dans un dojo que dans certaines conditions.

D'après moi, la capacité d’intégration dans un cours d’Aïkido d'une personne handicapée est limitée par l’attention que cette personne mobilise de la part d’une ou de plusieurs personnes et de l’ouverture de ces personnes. Par exemple, un sourd ne s’intégrera réellement que si une autre personne peut signer pour lui ce qui est dit ; ce handicap peut, en soi, ne pas être perçu comme lourd, mais il l’est de fait dans la mesure où il peut nécessiter l’attention d’une tierce personne. Paradoxalement, une personne amputée d’un membre supérieur peut sembler plus lourdement handicapée, mais en fait saura s'autogérer assez rapidement et ne demandera qu'une adaptation technique peu importante.

De l’Aïkido pour tous… ?

Tout le monde a-t-il une place dans le dojo ?

Pas de mon point de vue ! Lors du congrès en Turquie, j’ai pu voir des personnes handicapées moteur tenter de s'initier à l'Aïkido en fauteuil électrique. Même si certaines activités peuvent être envisagées dans leur cas, ces personnes ne feront jamais d’Aïkido et elles doivent en permanence faire l’objet d’une attention très particulière. Leurs fauteuils sont d’autant plus dangereux qu'ils sont souvent mal gérés pendant l’exécution des « techniques » et la gestion de leur environnement posent également diverses questions. Ce public ne peut pas être pris en charge dans un cours dispensé traditionnellement dans un dojo. L'Aïkido peut néanmoins présenter des bienfaits non négligeables. Mais il faudra alors parler « d’éveil par l’Aïkido » ou de quelque chose d'équivalent…

Pour revenir à l'usage du fauteuil roulant sur des Tatami, les principes d'hygiène exigeraient que les roues du fauteuil soient parfaitement propres ; ceci implique l’utilisation de fauteuil dont les roues ne toucheraient pas d’autre surface que celle des tatamis. L’idée est séduisante, mais financièrement difficilement réalisable. Pourquoi ne pas, au contraire, définir d'autres surfaces de travail non couvertes de tatamis ?

La première question à se poser est donc de savoir si l'utilisation de l'Aikido pour une amélioration du bien-être peut être considérée comme une pratique.

Sur la base de ces quelques axes de réflexion, à peine esquissés, je conclus que l’Aïkido peut être bénéfique pour tous. Mais affirmer qu’une personne souffrant ou non d'un handicap quelconque pratique l'Aïkido dépend de la définition que l'on fait du mot «pratique». Tout repose sur la valeur que le pratiquant donne à sa recherche personnelle. Certes, il ne faut jamais faire de promesses que l’on ne peut tenir… et donc, comme on ne promet pas à un paraplégique qu’il remarchera un jour, on ne peut promettre à quelconque de le mener à la pratique de l’Aïkido…. selon la définition que j'en donne.

Ceux qui souhaitent s’ouvrir à la pratique handi-valide, il est important de faire la différence entre accueillir un public de personnes handicapées (et ceci sous-entend que ces personnes pourront être intégrées, ceci étant le sens même de notre travail), et s’adresser à public de personnes handicapées (cas ou l'on peut envisager l'intégration à un des « cours » dans un contexte thérapeutique par exemple).

Quand on parle de limites pour les personnes handicapées qui veulent faire de l’Aïkido, j'ai tendance à penser que ces limites sont physiques qu'un obstacle à l’épanouissement dans cette discipline. L’Aïkido offre une multitude de moyens de dépasser les limites…mais cela est un autre sujet.

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Rédigé par Julien Henriet

Publié dans #aikido, #education, #handicap

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